Les particules élémentaires

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L’atelier Cézanne et le MAC Arteum de Châteauneuf-le-Rouge accueillent la première exposition autour de l’oeuvre inconnue de Marianne Bourges. Une initiative d’Alain Brunet à qui l’on doit à la fois la préservation et cette première mise en lumière d’une production de dessins et de peintures à couper le souffle, qui témoignent d’une nouvelle conception du monde et de l’art et nous livrent plus de 50 ans de réflexions autour du processus de création.

« Nous avons des idées arrêtées, dès que nous arrêtons de réfléchir » Ilya Prigogine

Comment ne pas trahir l’oeuvre de Marianne Bourges en figeant par les mots la fulgurance de son trait. La dame le dit elle-même, l’oeuvre se fait dans l’instant où le travail s’opère, après c’est autre chose, après il ne reste que des traces. Ces traces que depuis 40 000 ans* nous ne cessons de regarder pour nous comprendre nous même. Repensons à Picasso dans le film de Clouzot qui offrait au public l’expérience inédite du moment où l’oeuvre advient. Être présent, appartenir au moment où le dessin se forme, où le geste est, où la vigueur et l’énergie de l’artiste commettent l’oeuvre d’art. Partager l’expérience que seul celui qui trace connait et que tant d’artistes tenteront de transmettre à ceux qui, infirmes du trait, ne connaîtront jamais cet état. C’est de ce moment dont parle Marianne Bourges essentiel et absolu, une expérience tellement unique qui l’amenait  à considérer pendant 30 ans que ses traces n’avaient pas d’intérêt.

Paradoxalement les traces de Paul Cézanne l’auront occupée toute sa vie.  Deux mots sur la dame aux macarons hors normes et hors cadre,  qui débarque à 14 ans sur la colline des Lauves à Aix en Provence, et squatte littéralement l’atelier de Paul Cézanne dont nul n’a que faire à l’époque. Nous sommes autour de 1944, c’est la guerre et Marianne Bourges élit domicile dans ce havre de paix laissé à l’abandon, fermé pendant 15 ans et préalablement habité par l’écrivain Marcel Provence. En 1952 les biographes américains du peintre, James Mord et John Rewald, dont les noms figurent sur une plaque à l’entrée de l’atelier, ouvrent une campagne de dons et sauvent l’atelier de la démolition pour le confier à l’université d’Aix Marseille qui finira par le céder à la ville d’Aix en Provence.  Nul ne doute qu’un jour, le nom de Marianne Bourges devra aussi figurer sur cette plaque devant la porte de l’atelier.  C’est à elle que l’on doit la conservation de ce lieu hors du temps où les touristes se pressent aujourd’hui par autocar. Marianne Bourges y vivra durant 30 ans, le préservera de l’ignorance et de l’anonymat, mais aussi des exploitations commerciales et des projets urbains les plus irrévérencieux, elle y travaillera jusqu’en 1996 en tant que conservatrice des traces de Paul Cézanne.

Dans la préface du catalogue de l’exposition Marianne Bourges, Michel Fraisset, l’actuel conservateur de l’atelier admet n’avoir jamais eu connaissance des dessins de la dame. Ils les a découverts avec ces deux expositions qui ont révélé une production dense et exigeante, que le commissaire et ami, Alain Brunet, a regroupée en séries,   pour lesquelles les préoccupations plastiques prévalent sur la chronologie. Une série de portraits de Bachelard, dont la jeune Marianne fut étudiante, réalisés à la Sorbonne sur le motif et sur le vif, de son ami Beckett, de Germaine Tillon, des portraits qui semblent tous rechercher l’exactitude d’une seconde et la captation d’une personne en mouvement, en réflexion, en transformation dont les idées ne se figent pas, comme une tentative d’inscrire l’irréversibilité dans la matière pour reprendre les mots d’Ilya Prigogine. Marianne Bourges fut comme tant d’autres un peu sensible au monde, fascinée par la nouvelle conception d’un monde dessiné par l’atome et l’infiniment petit. Son livre de chevet Les lois du Chaos, bible de la physique quantique l’inscrit à tout jamais dans un environnement en perpétuel mouvement, un monde sensuel et ondulatoire, un monde de particules instables et d’ondes invisibles qui devaient amener les plus sérieux d’entre nous à se résoudre à la fin de nos certitudes.

Tout foisonne et tout virevolte chez Marianne Bourges, son trait comme sa pensée. Dans les marges de ses dessins sa laissent parfois lire quelques annotations : réflexions du moment, philosophie de l’instant, phrases prononcées sur France Culture qui ne s’éteint jamais. Extirpés de ce moment et privés de réflexions parallèles, ces adages sonnent aujourd’hui mystérieusement : « pas d’espace entre le . » Marvège , « la vision s’envole dans le ciel des idées » Platon, « La poésie, un art de la découpe dans le temps »…

Si l’oeuvre de Marianne Bourges s’inscrit dans l’Histoire de l’Art, à la page se situe entre les modernes et les post-modernes, puisqu’elle naît à la fin des avant-gardes et appartient à l’art d’après guerre, celui des surréalistes, des cinétiques, des lyriques, des dripping, des peintres américains et des pop artistes. Son travail fortement influencé par l’enseignement de Bachelard, ne dissocie pas les sciences et les arts plastiques. Son esprit nourri des théories de l’instant et du va et vient entre imaginaire et réalité, en questionnement perpétuel, cherche dans ses œuvres à inscrire cette représentation de l’instabilité du monde et des idées. Ses dessins : tentatives d’interprétation du monde quantique dans lesquels Marianne Bourges parvint à rendre sensible quelque chose qui pour la plupart demeure à l’état de concept, quelque part entre le formel et le réel, le hasard et le déterminé. Presqu’à la même époque et même si tout les oppose dans la forme et dans le geste, Victor Vasarely, l’autre Aixois d’adoption, s’adonnait lui aussi à la représentation de ce que Bernard Dahan appelait Un art moléculaire ou La nouvelle plastique et les sciences modernes. Loin de Vasarely,  Marianne Bourges crée un art sensuel où les matériaux des supports apportent à l’ensemble, précurseurs dans ses expériences de récupération elle dessine sur le papier des femmes au foyer, le papier sulfurisé ou le plastique de protection des meubles. Elle découpe, elle recoupe, elle associe, elle compose et recompose, superpose, froisse, plie, elle observe le paysage par la fenêtre, la marcescibilité d’un bouquet de fleurs, le visage d’un ami, elle observe et prend de la distance, elle sait que demain les choses paraîtront tout autrement. Elle sait que le changement de point de vue fait voir les choses autrement. Elle le sait encore aujourd’hui et rappelle combien la bonne distance est primordiale. Son travail témoigne d’une absolue liberté, en proie à aucun formatage, captif d’aucune école. Peut être parce qu’il était destiné à rester dans les placards d’un atelier, à ne jamais connaître la notoriété,  parce que la dame elle-même est avant tout éprise d’une absolue liberté…

Céline GHISLERI 

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Vidéo de l’exposition disponible en téléchargement en cliquant ci-dessous :

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Nourrie de la leçon de Cézanne bien avant d’en occuper l’atelier, Marianne a produit une oeuvre riche et abondante qu’il serait vain de vouloir diviser en périodes. Certes, l’utilisation de nouveaux supports, l’intégration de nouveaux outils, l’expérimentation de nouveaux formats la feront aboutir à des séries d’oeuvres identifiables, mais l’obstination dans le travail de décomposition, la recherche forcené de l’invariant, l’intimité acquise avec le sujet pour en extraire la vérité profonde restent toujours les mêmes. D’ailleurs, il est facile de retrouver datés de la même année des portraits merveilleusement fouillés , des lâchés d’encre sur papier sulfurisé ou des dessins au crayon infinitésimaux souvent qualifiés, par équivalence, de quantiques. Tout ça dans un même élan pour tenter d’identifier le réel à sa manière.



Alain Brunet, commissaire de l’exposition.
Extrait du catalogue édité par l’Office du Tourisme d’Aix-en-Provence.
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