Dans le cadre de l'exposition "Vous restez pour dîner?" 
9 mai-18 juillet 2015

 

Artistes invités:
Absynthe & Paprika | Agapanthe : Konné & Mulliez | Dominique Angel | Marielle Chabal | Ymane Fakhir | Louise Germain | Paul-Armand Gette | Cynthia Lemesle & Jean-Philippe Roubaud | Natacha Lesueur | Saverio Lucariello | Jérémie Setton | Laurent Védrine : chronique archéologique d’un banquet de Daniel Spoerri
 Commissaire Christiane Courbon

Art et nourriture, continuation et transmission.

 

L’idée de consacrer une année au thème de la nourriture fait sens à Châteauneuf-le-Rouge : en 2015, le village organise son 23ème festival de la Gastronomie provençale, qui accueille chaque année au mois de juillet chefs étoilés, vignerons et producteurs, rassemblant de nombreux amateurs d’art de vivre. La commune devrait prochainement se doter d’une école de cuisine et un projet de jardin potager voir le jour. Autant dire que la nourriture y est un sujet important.

Vous restez pour dîner? Avec cette exposition et son titre en forme d’invitation, Arteum entend confirmer sa vocation de diffusion et de soutien à l’art contemporain en lien avec le patrimoine existant, tout en ayant pour objectif de susciter aussi chez un public élargi et divers, un véritable intérêt pour l’art de notre temps.

La nourriture, à chaque époque, a pris une part importante dans la pensée et la création artistiques. Dans l’abondance des mets représentés, évocateurs de plaisirs éphémères de cette exposition, plane le message délivré par les étourneaux psychopompes de Cynthia Lemesle et Jean-Philippe Roubaud ou par les Vanités et autres memento mori d’une société de consommation qui connut son plein essor et s’interroge à présent sur ses limites. Nous retrouverons certaines de ces préoccupations  dans la démarche de Saverio Lucariello, de Dominique Angel… Nous en trouverons d’autres : au-delà de l’étalage de saveurs et des questions esthétiques et plastiques qui sont soulevées, émergent celles du vrai et du faux, de l’imitation et de la représentation. C’est tout le propos de Lemesle et Roubaud. Emergent aussi celles de la mémoire culturelle et identitaire, opérant un glissement du souvenir de l’expérience intime vers une dimension universelle, tel celui qu’on décèle dans le travail d’Ymane Fakhir. Étranges hybridations, corps travestis, entre-deux permanents véhiculent l’ambiguïté et l’ironie. On pense, bien sûr, à Natacha Lesueur, mais aussi à Konné & Mulliez, à Paul-Armand Gette, à Marielle Chabal, à Jérémie Setton. L’ambiguïté, d’ailleurs, ne caractérise-t-elle pas les rapports que nous entretenons avec la nourriture et notre façon de nous alimenter? Les artistes d’aujourd’hui n’en finissent pas d’établir des correspondances avec un passé qui nourrit leur création, laquelle à son tour nourrira les œuvres à venir. Dans cette exposition, ils nous entraînent dans le sillage de Zeuxis, maître du trompe l’œil souvent considéré comme l’un des plus grands peintres de l’Antiquité, de Jean-Baptiste Oudry, Albrecht Dürer, Edouard Manet, Paul Cézanne, Piet Mondrian, Tony Cragg, Joachim Mogarra, Niele Toroni, Damien Hirst… L’un des liens évidents entre art et nourriture réside dans la continuation et la transmission.

La « nature morte au lapin et au chou » de Louise Germain a été placée, en hommage à cette artiste discrète, au cœur de l’exposition dont elle constitue un pivot entre passé récent et présent, tout autant qu’un lien avec l’histoire locale : née à Gap en 1878, elle mourut à Aix-en-Provence en 1939, après avoir consacré sa vie à la peinture et aurait travaillé dans la proximité de Cézanne. Laurent Védrine signe le documentaire qui constitue un autre des marqueurs-temps de cette exposition. Le film retrace le Déterrement du tableau-piège de Daniel Spoerri, à l’occasion des « premières fouilles archéologiques de l’art contemporain », vingt-sept années après l’ensevelissement sous des mètres cubes de terre de l’ultime tableau-piège de l’artiste, qui eut lieu le 23 avril 1983. A l’évocation de ce déjeuner sous l’herbe, ainsi nommé en référence ironique au tableau Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, lui-même inspiré du Concert champêtre de Titien, répondent l’aquarelle de Jérémie Setton, Retraits, et l’installation d’Absynthe & Paprika, Déjeuner sur l’herbe 2.0.

Ainsi à la croisée de différents champs de réflexion, les initiatives autour de la nourriture ne manquent pas. Pour exemple, cet autre grand banquet d’adieu organisé le 20 décembre 2012 par les Cahiers européens de l’imaginaire à La Générale, avenue Parmentier à Paris : une centaine de personnes, artistes, sociologue, acteurs culinaires et autres observateurs s’étaient réunies autour de la table avant la fin du monde proclamée pour le 21 décembre. Manger ensemble, un recueil d’articles succulents sur le sujet, fut ensuite publié dans les Cahiers européens de l’imaginaire – CNRS éditions. Durant l’été 2014, Le festin de l’art, une exposition produite par la Ville de Dinard et dont le commissariat fut assuré par Jean-Jacques Aillagon, empruntait un ensemble important d’œuvres à la Collection de François Pinault. Le sujet est vaste, actuel : l’Exposition Universelle de Milan, qui vient d’ouvrir ses portes à l’heure où j’écris, a pour objectif d’entraîner les nombreux acteurs du projet autour du thème crucial, centré sur le visiteur: Nourrir la Planète, Energie pour la Vie.

Plus près de nous, le MuCEM présentait d’octobre 2014 à mars 2015 l’exposition FOOD. Produire, manger, consommer, fruit d’un travail entre le musée des civilisations d’Europe et de Méditerranée et l’ONG Art of the world, qui avait déjà été montrée à Genève et Sao Paulo. Jean-Roch Bouiller, Conservateur en chef responsable du secteur Art Contemporain au MuCEM, en fut le commissaire associé. Je le remercie d’avoir accepté de commenter aujourd’hui l’exposition d’ARTEUM et d’avoir porté une attention particulière au travail de chacun des artistes présentés. Très près de nous encore, c’est à Jean-Philippe de Tonnac et Anne Le Cozannet-Renan qu’on doit d’avoir rassemblé, dans un recueil intitulé L’ami intime. Un musée imaginaire du pain, une importante iconographie, peintures et photographies d’artistes, qui dit la relation intime qu’entretient l’homme, depuis nos ancêtres jusqu’à nos jours, avec le pain. A eux aussi, j’adresse mes remerciements de venir faire lien, lors d’une projection-conférence, avec le sujet de notre exposition. Comme en point d’orgue à Blé et Pain, deux des cinq vidéos d’Ymane Fakhir réunies sous le titre Handmade, qui ont été choisies notamment pour la cohésion de cette association et l’immuable répétition gestuelle des mains de femme. Formes sociétales en partage, continuation et transmission.

– Christiane Courbon, 02 mai 2015.

 

Formes et enjeux de l’art lié à la nourriture.

Semaines du goût, scandales alimentaires, défense de l’agriculture paysanne, mode du bio, chroniques gastronomiques, rivalités entre grands chefs, influences des aliments sur la santé, pronostics pour nourrir la planète en 2050… Pas une semaine ne s’écoule sans qu’un sujet touchant de près ou de loin à l’alimentation de l’humanité ne se situe au centre du débat public. Plus que jamais la nourriture, l’alimentation, la production des aliments, leurs vertus nutritives, médicales ou symboliques se trouvent au cœur des sujets de société. On peut se demander pourquoi une telle omniprésence.

En raison de notre rapport essentiel, premier et direct à ce qui nous fait vivre ? En raison de l’universalité et l’intemporalité de ce sujet ? En raison de sa dimension éminemment sociétale, grâce au partage de valeurs, de goûts, de symboles, de croyances, de savoir-faire indissociable des cultures culinaires ? Parce que les pratiques alimentaires sont révélatrices des identités individuelles et collectives ? Parce que ce sujet cristallise un certain nombre des grandes mutations que connaissent nos civilisations occidentales, passées en quelques décennies, au cours du XXe siècle, d’une population majoritairement rurale à une population majoritairement urbaine ? Pace qu’il existe de plus en plus de modes alimentaires (dans les deux sens du mot « mode »), de « régimes » conçus non comme des diètes mais comme une réflexion sur  l’alimentation voire sur le monde ?1

Les artistes sont loin d’être les derniers à s’intéresser à toutes ces questions et pas seulement au  matériau alimentaire comme à un vaste univers de matières, de textures, de couleurs et de références symboliques. Mieux que quiconque, ils ont compris et traduit le fait qu’une vision du monde peut s’exprimer dans ce qu’on mange et que loin de se réduire à la satisfaction d’un besoin vital, nos choix alimentaires ont une véritable incidence sur l’ordre de nos sociétés.

Toutes ces raisons ont poussé un musée de civilisation comme le MuCEM à accueillir, à l’automne 2014, l’exposition « FOOD. Produire, manger, consommer », conçue par Adelina von Fürstenberg et Art for the world, largement basée sur les multiples visions que des artistes contemporains peuvent avoir de l’alimentation2. De nombreux et divers sujets ont ainsi pu être abordés : gaspillage, surconsommation et grande distribution ; dimension symbolique des aliments de base ; opposition entre agriculture traditionnelle et agro-industrie ; nécessité de rappeler aux populations urbaines les efforts physiques que demande le travail de la terre ; liens insidieux entre production agricole et monde de l’économie spéculative ; valeur identitaire de certains aliments pouvant être associés à certaines catégories sociales de populations ; valeur identitaire de certains rites liés à la nourriture, à la transmission de savoir-faire, de coutumes, d’habitudes ; liens entre aliments et croyances populaires ; héritage d’une tradition picturale où l’aliment a longtemps été associé au motif de la nature morte et à sa symbolique de memento mori ; utilisation du matériau alimentaire par des mouvements artistiques qui cherchent à « rapprocher l’art et la vie » ; productions et collections d’objets spécifiques en lien avec l’ordre de la table ; interrogation sur le décorum factice lié aux arts de la table ; liens entre ordre alimentaire et ordre politique ; questionnement sur la place et le rôle des déchets dans nos sociétés, sur leur recyclage et le fait qu’ils peuvent servir de moyen de survie aux plus pauvres ; réflexion sur les lieux de convivialité associés à l’alimentation ; contraintes et tabous alimentaires que l’individu s’impose à lui-même en fonction des groupes sociaux auxquels il appartient, de son histoire familiale et sociale, de ses croyances et convictions…

L’exposition « Vous restez pour dîner », au printemps 2015, renouvelle à sa manière ces interrogations. On y retrouve trois thématiques récurrentes des points de croisement entre les champs artistique et alimentaire : la symbolique de la table comme lieu de partage ; la nature morte, la vanité ou l’aliment comme objet de désir ; le Food Art comme élément de convivialité, le geste, le savoir-faire, la performance en relation avec la nourriture.

 

Le partage / la table

On pourrait écrire que Dominique Angel accorde une grande place à la table : à la fois en tant qu’artiste qui a toujours considéré que les projets passent par des échanges humains, par une dimension collective, par des idées qui fusent bien souvent autour d’un repas ; en tant qu’auteur aux aguets, romancier en quête de situations truculentes, de points nodaux et symboliques utiles à la narration ; enfin et surtout en tant que sculpteur qui a depuis plusieurs décennies réfléchi aux liens étroits entre la table et le socle (« une tarte à la crème quand on parle de sculpture », comme il le dit lui-même). Mais les liens entre l’œuvre de Dominique Angel et le thème de la nourriture se trouvent également dans son intérêt profond pour les objets du quotidien : assiettes, verres, bouteilles, ustensiles, instruments culinaires, casseroles… dont l’identité est plus ou moins détournée dans ses sculptures et que l’on retrouve en grand nombre dans les dessins exposés à l’occasion de « Vous restez pour dîner ». Enfin, le sujet que constituent natures mortes et vanités se situe aussi au cœur de son travail d’artiste. Que ce soit en tant que sculpteur, photographe, vidéaste, performeur ou installateur, il a très souvent eu recours à la symbolique d’objets posés sur un plateau, associés ou non à la figure du crâne, voués à la déchéance physique car exposés aux intempéries ou à la fougue de l’artiste destructeur. Dans la nouvelle installation réalisée pour Châteauneuf, Dominique Angel joue sur ces trois registres : les tables sont à la fois socles et sculptures, presque à la manière d’un Didier Vermeiren ; elles constituent les accessoires d’une narration dramatique dont on attend à tout instant les acteurs ; elles aspirent au statut de natures mortes à travers cet élément iconographique que représente la nappe, dont on sait, au moins depuis Philippe de Champaigne, qu’il peut être en soi l’un des sujets du tableau. Vanité des arts de la table ou lieu de fantasmes littéraires, pourrait-on penser en regardant simultanément les dessins et l’installation… Ces deux dimensions évoquent immanquablement la sculpture-performance réalisée par l’artiste à Chinon en 2012 : la table-socle servait alors à accueillir non pas une nature morte mais la nature presque vivante de bustes évoquant les vrais convives qui ont partagé un repas à la clôture de l’exposition. Plutôt qu’au côté froid, cynique et académique d’une traditionnelle Vanité, il faut plutôt penser, quand on regarde l’œuvre de Dominique Angel, à la convivialité, à la chaleur, au côté rabelaisien de la table où tout commence et tout finit : c’est bien là que peuvent naître projets artistiques et scènes de romans et là qu’ils sont discutés, une fois réalisés. Ces nappes, linges immaculés, torchons ou serviettes repliés en coin sont indéniablement un appel à mettre la table.

Pour Daniel Spoerri la dimension conviviale de la table est également essentielle. Il a lui-même tenu un restaurant, convié ses amis artistes à faire la cuisine à ses côtés, organisé moult festins-performances et surtout immortalisé des reliquats de repas à travers ses tableaux-reliefs, plateaux de tables relevés à la verticale après usage, avec assiettes, couverts, restes de plats et autres traces d’un moment partagé entre amis. Ce qui compte n’est pas tant ce qui reste mais tout ce qui a été échangé : aliments, expérience, plaisir, paroles, pensées… une manière de considérer ce moment qu’est le repas et peut-être, par extension, la vie dans sa totalité. Le déjeuner sous l’herbe est le résultat de l’un de ces repas-performances, organisé par l’artiste à Jouy-en-Josas le 23 avril 1983. Après ce moment de communion réunissant 120 convives, tous les objets utilisés ont été enfouis dans une tranchée creusée sur place3. Cet acte évoque à la fois le mythe des banquets de l’Antiquité romaine où la vaisselle usagée était supposée jetée dans le Tibre, une sorte d’exubérance décadente et un radical memento mori : la tranchée peut être vue comme une préfiguration de la tombe, une accélération et une provocation du temps (tous les objets auraient fini un jour ou l’autre sous terre) et un appel aux historiens / archéologues du futur. Le paradoxe est que ces objets précipités dans une temporalité accélérée ont finalement été soustraits à leur sort par les archéologues seulement 27 ans après cet enfouissement et que l’artiste ayant organisé le repas échappe à son statut de simple mortel (à travers la commémoration de ses faits et gestes) alors même que cette action pouvait contribuer à le souligner.

 

Nature morte / Vanité / Objet de désir

Quoi de plus temporel et fugace qu’un repas ? Les aliments qui le constituent ? Les plaisirs qu’il donne ? Sa digestion ou son souvenir ? Louise Germain représente, dans l’exposition, la grande cohorte d’artistes qui ont défini, circonscrit et illustré, dans plusieurs strates de l’histoire de l’art, le genre et le concept de nature morte, conçue de manière classique comme une Vanité. On pourrait considérer que l’immense machinerie Cloaca, long tube digestif artificiel à qui il faut donner à manger et qui rejette des déjections, créé par Wim Delvoye, en est l’un des derniers aboutissements – non sur le plan formel mais conceptuel. De manière plus littérale, la photographe et vidéaste Sam Taylor-Johnson a filmé sur plusieurs semaines la putréfaction de fruits installés dans un compotier, exactement à la manière d’une nature morte. Les images montées en accéléré permettent de saisir toute la vie qu’il reste à cette composition lorsqu’on la laisse aller au terme de son entropie. A sa manière, avec sa proposition conçue dans le cadre de « Vous restez pour dîner », Marielle Chabal nous confronte directement à cette déchéance de l’aliment et à sa représentation, attisant notre curiosité pour ce qui est habituellement considéré comme un déchet à évacuer au plus vite. Splendeur et misère du déchet constituent aussi le sujet de l’œuvre d’Agapanthe : Konné & Mulliez. Comment actualiser le sujet qu’est la nature morte tout en conservant l’esprit d’une certaine luxuriance qui lui est propre, le sens de l’éphémère qui en est le fondement et un regard critique sur nos agissements d’êtres mortels ? Sacralisant avec du sucre de vils rebuts utilisés quotidiennement dans la société de consommation, les faisant miroiter de mille cristaux minuscules, Konné & Mulliez parviennent à cet équilibre subtil entre envie et dégoût.

D’autres artistes contemporains ont abondamment puisé dans le riche terreau de gibiers, de fruits prêts à craquer, de citrons à la peau épluchée en spirale et de gâteaux rivalisant d’aspects appétissants pour « nourrir » leurs œuvres. C’est le cas de Saverio Lucariello qui a souvent associé son autoportrait à des éléments tirés de l’iconographie de la nature morte. La représentation de sa propre tête coupée joue alors le rôle du crâne régulièrement présent dans les Vanités – même si l’autodérision inhérente à cette démarche tue dans l’œuf la solennité du message initial. C’est le cas également de Cynthia Lemesle et Jean-Philippe Roubaud qui proposent plusieurs installations conçues à partir de ce qu’ils nomment « l’immense réservoir de formes et de possibles de l’histoire de l’art », notamment en matière de sujets alimentaires. Le fait d’avoir recours à de vrais oiseaux naturalisés renvoie là aussi aux nombreux volatiles décapités des natures mortes (symbole avec lequel Daniel Spoerri, dans ses tableaux-reliefs, a également joué). Résurrection ? Revanche des oiseaux sur les peintres ? Simple jeu de retranscription en trois dimensions d’une multitude d’images obsédantes qui irriguent notre inconscient collectif ? Les oiseaux naturalisés donnent en tout cas l’illusion de vie et laissent planer un doute possible sur le fait que la nature qu’ils représentent est vraiment morte.

De manière diamétralement opposée, Paul-Armand Gette et Natacha Lesueur traitent, chacun à leur manière, d’un autre sujet sous-jacent dans de nombreuses Vanités : l’envie, la luxure, le plaisir, le désir et les liens plus ou moins étroits entre plaisirs de bouche et plaisirs sexuels. Transformant le corps de la femme en un élégant morceau de viande, Natacha Lesueur s’appuie sur les paradoxes liés à la représentation du corps féminin – dans l’art mais de manière plus large jusque dans la publicité. Comment assumer sa féminité, mettre en valeur son corps sans être réduite au statut de femme-objet ? Elle partage cette préoccupation avec plusieurs artistes qui ont revendiqué leur statut, leur regard et leur pensée de femme-artiste voire leurs revendications féministes dans leurs œuvres. En réalisant une robe entièrement en tranches de viande séchée cousues entre elles (collection Centre Pompidou), Jana Sterbak a par exemple posé de manière radicale cette question de la femme réduite au statut de pur objet de désir. De son côté, Paul-Armand Gette a cultivé dans ses photographies, sculptures et installations sa vénération du corps féminin, de son sexe, de tous ses aspects séduisants. Au CIRVA, à Marseille, il a réalisé en pâte de verre une série de loukoums roses démesurément agrandis, tout juste croqués dans un coin. Il joue sur la sensualité de ce matériau translucide et poli, sur la couleur rose souvent associée dans son œuvre à un imaginaire féminin, sur la gourmandise liée au désir de cette confiserie… et sur l’anecdote du coup de langue de ce modèle qu’il avait observé déguster des loukoums. Pour notre exposition sur le thème de la nourriture, le fait que ce coup de langue en coin, puisse aussi au final apparaître comme un sexe féminin révèle bien cette étroite lisière entre désir, gourmandise, plaisir sexuel et Vanité.

Un lien peut-être encore plus subtil relie les œuvres de Jérémie Setton au thème classique de la nature morte. Interrogeant les fondements de la peinture, il s’est d’abord confronté à toutes les sortes de cuisines picturales qu’on peut imaginer : avant l’usage généralisé, dès la fin du XIXe siècle, de peintures toutes faites, les ateliers d’artistes étaient avant tout des laboratoires de fabrication de matériaux pour la peinture, à partir de recettes plus ou moins secrètes ou répandues, faisant largement appel à des ingrédients alimentaires (œuf, farine, colle de peau, de poisson, huile…) Que ses études de noix de 2006 soient réalisées à partir de jaune d’œuf et de brou de noix n’est donc pas totalement anodin : c’est une manière pour lui de reprendre à zéro la pratique de la peinture, la question du réel et de sa représentation. Que ces cerneaux hésitent entre abstraction et figuration d’éléments du cerveau humain n’indiffère pas non plus tout à fait : ils explorent ainsi deux voies possibles et opposées de l’histoire de l’art, qu’ils tentent ici de réconcilier. Une certaine vanité réside peut-être aussi dans le geste répétitif et vain de l’artiste non figuratif… Autre tentative de réconciliation et d’ambivalence réalisée spécifiquement pour l’exposition : son installation interactive intitulée Gelée anglaise superpose la projection d’un film abstrait sur une réelle peinture abstraite de même composition. Elle fait hésiter le spectateur entre l’évocation d’un célèbre dessert anglais et la peinture d’un non moins célèbre artiste britannique contemporain. La gelée anglaise et la peinture de Damien Hirst ont en commun de ne pas faire l’unanimité, suscitant adoration ou suspicion et suggérant cette double impossibilité de trancher entre abstraction et figuration, entre bon et mauvais goût.

 

Food Art / Savoir faire

La question du Food Art est bien évidemment centrale lorsqu’on cherche à rapprocher les problématiques culinaire et artistique. Dès les années 1960, Dorothée Selz et Antoni Miralda ont mêlé performances artistiques, préparation et partage de repas, expérimentation de recettes, réalisation de sculptures en matériaux alimentaires, collecte d’informations, collections d’objets liés à la table… – ingrédients qui posent les bases de la définition du Food Art. D’une autre génération, l’artiste chypriote Lia Lapithi reprend à son compte la plupart de ces ingrédients. Dans La Recette des olives marinées (collection MuCEM), elle part du prétexte du simple énoncé  d’une recette de cuisine et s’appuie sur la dimension identitaire et symbolique de l’olive pour dénoncer la séparation de l’île de Chypre en deux depuis plusieurs décennies. Les questions identitaires et le militantisme politique qui sont souvent associés au Food Art  doivent nous conduire à le regarder autrement que comme un simple détournement ludique de l’art. A l’occasion de « Vous restez pour dîner », Absynthe et Paprika relèvent ce difficile défi : nous faire voir le monde autrement à partir de modestes compositions d’aliments.

La modestie des observations, la sensibilité du détail, la perception du temps qui passe se retrouvent dans les cinq vidéos d’Ymane Fakhir intitulées Handmade. On y voit, en gros plan, les doigts de sa grand-mère, occupés par les gestes délicats et précis de savoir-faire ancestraux liés à la cuisine, aujourd’hui en voie de disparition. L’artiste s’intéresse à ce qui constitue notre identité : avoir grandi dans un pays, une famille, avoir reçu des valeurs, des connaissances, des savoir-faire, perpétuer ceux-ci ou les oublier ou encore, à mi-chemin entre les deux, les documenter… Le fait de vivre entre son pays d’origine, le Maroc, et l’Europe amène Ymane Fakhir à s’interroger sur sa propre identité et sur son devenir loin de son pays : ce dont elle a hérité et le sens de cet héritage en-dehors de sa culture d’origine. En se comportant presque comme une ethnographe, l’artiste met le doigt sur la dimension identitaire de la nourriture, des aliments utilisés, des savoir-faire mis en œuvres, des recettes transmises de génération en génération, des traditions qui se perpétuent peut-être encore plus vigoureusement quand on quitte sa culture d’origine. La chorégraphie des mains de la grand-mère ne traduit pas la nostalgie d’un monde à moitié révolu mais bien le phénomène du temps qui passe, charriant de l’intemporel et de l’éphémère, la beauté de ce qui nous paraît éternel et l’âpreté de ce qui va disparaître, ce que l’on voudrait retenir à tout prix et qui se dissout irrémédiablement. Une Vanité en quelque sorte. »

 


 

1-Petit inventaire non exhaustif de ces régimes alimentaires esquissé par Sonia Kronlund, Les Pieds sur terre, France Culture, 10 février 2015 : frugivores, frutariens, locavores, crudivores, flexivores, partisans du jeûne périodique, du régime sans gluten ou sans lactose, végétariens, végétaliens, macrobiotiques, défenseurs de l’alimentation originelle (s’efforcer de manger comme à la Préhistoire), défenseurs d’une alimentation définie en fonction de son groupe sanguin ou de son signe astrologique…

2- Voir le catalogue d’exposition FOOD, Produire, manger, consommer, Marseille et Genève, MuCEM et Skira, 2014.

3-Cette tranche évoque celles creusées aux XIXe et XXe siècles dans le monde rural, à l’occasion de réunions de familles, en milieu trop pauvre pour posséder suffisamment de chaises pour tous les convives. La tranchée permettait aux invités de s’asseoir confortablement face à face, à même le sol, les jambes pendantes dans la cavité fraîchement creusée.

Texte de Jean-Roch Bouiller, conservateur en chef responsable du secteur Art Contemporain au MUCEM.
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